ET SI UNE PANNE D'INTERNET ÉTAIT NOTRE MEILLEUR AVENIR? Petite réflexion ironique sur ce qu'une coupure de réseau pourrait nous apprendre sur nous-mêmes Imaginez la scène. Une éruption solaire d'ampleur exceptionnelle, un cyberévénement majeur, ou plus prosaïquement une panne géante de satellites : internet s'effondre, les réseaux sociaux s'éteignent, les smartphones deviennent de simples cailloux lumineux inutiles. Combien de temps avant que nous redécouvrions... nos voisins ? Le laboratoire involontaire des catastrophes Ce n'est pas de la pure science-fiction. Les sociologues qui étudient les grandes pannes de courant, les catastrophes naturelles ou les confinements ont observé un phénomène récurrent et fascinant : dans les heures et les jours qui suivent, on assiste souvent à un regain spectaculaire de solidarité spontanée. On sort sur le pas de la porte. On demande à l'inconnu du dessus s'il a de la lumière. On partage sa réserve d'eau, ses bougies, ses informations. La queue à la boulangerie, d'ordinaire un non-lieu silencieux où chacun fixe son écran, redevient un espace de parole. C'est comme si, privés de l'alternative confortable du monde numérique, nous retrouvions d'un coup de vieux réflexes sociaux qu'on croyait éteints. Le lien ne serait donc pas mort — simplement mis en veille, faute d'être sollicité. Le confort comme ennemi du lien Il y a là un paradoxe cruel : ce n'est pas que nous ayons perdu la capacité de faire société, c'est que nous disposons en permanence d'une échappatoire plus simple. Pourquoi affronter l'inconfort d'une conversation avec un inconnu, le risque d'un silence gênant, l'effort d'une rencontre imprévisible, quand on peut se réfugier dans le flux rassurant et sans surprise de son fil d'actualité ? Le numérique n'a pas supprimé notre besoin de lien — il a simplement rendu son évitement extraordinairement facile. Et comme tout organe qu'on cesse de faire travailler, notre "muscle social" s'atrophie doucement, sans qu'on s'en aperçoive vraiment, jusqu'au jour où une panne généralisée nous oblige à le réactiver en urgence. Faut-il attendre le cataclysme ? Rassurons-nous : il existe heureusement des formes plus douces, et surtout volontaires, de reconnexion. On voit ainsi fleurir depuis quelques années les tiers-lieux, ces espaces hybrides entre café, bibliothèque et atelier partagé, conçus justement pour recréer du lien de proximité. Les jeux de société connaissent un retour en grâce inattendu chez les jeunes adultes. Les "digital detox", ces périodes volontaires de déconnexion, se multiplient, preuve que le besoin est bien identifié, même s'il reste difficile à satisfaire sans un minimum de contrainte extérieure. Bref c'est pas gagné! Il y a une forme d'humour noir à imaginer qu'il faille une catastrophe cosmique pour nous rendre notre humanité relationnelle. Mais peut-être n'avons-nous pas besoin d'attendre le soleil : il suffirait, plus modestement, de réapprendre à laisser volontairement notre téléphone dans notre poche, de temps en temps, pour voir si le monde autour de nous n'a pas, finalement, beaucoup plus à offrir que notre fil d'actualité. Une chose est sûre : en cas de panne générale, la boulangerie et le bistro du coin risquent de redevenir, l'espace d'un instant, le plus grand réseau social du quartier, à condition de se chauffer au bois.

